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Spoiler. L'interprétation n'engage que moi.

Malgré son nom, c'est un film lunatique, flottant entre réalité et fantasmes. Son héroïne, stoïque, froide, cache ses émois. Certes, elle est très belle. Ses cheveux blonds auréolent son visage de madone. Mais elle est absente : Séverine est une jeune bourgeoise oisive, épouse d'un jeune interne des hôpitaux, Pierre, pour qui elle n'éprouve pas beaucoup de désir.

L'histoire paraît simple, atterrante pour les femmes, voire révoltante : s'ennuyant ferme, la belle jeune femme, tout en conservant sa distinction et sa classe, devient prostituée l'après-midi, entre 14 et 17h, d'où son nom de Belle de jour. Est-ce un régal d'hommes un peu pervers ? Une énième dégradation de la femme mais assez datée, mal vieillie ?

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Platement, la condition féminine ne peut pas être ravie : ce film montre ce qui est censé être un fantasme de femme, montré par les yeux et la mise en scène d'hommes. Outre de rappeler une controverse récente (François Ozon avec son dernier film Jeune et Jolie : voir Télérama et Le Figaro), on peut supposer plus simplement que l'héroïne fait naître des fantasmes d'autant plus violents ou socialement dérangeants que sa frustration est importante. Il convient donc de séparer fantasmes et réalité, les fantasmes servant à la fois de compensation et de moteur pour déployer le désir de Séverine dans la réalité, de façon bien plus mesurée (elle va elle-même rejoindre son mari dans son lit, c'est tout!). Au cours du film, elle se rapproche ainsi de plus en plus de son mari, le « comprenant » mieux, ressentant elle aussi plus de désir.

 

Bref, on peut voir ici une éducation sexuelle par la voie du fantasme. Séverine apprivoise son désir comme elle peut : comment vivre sa sexualité quand tout ce qu'elle ressent peut sembler si puissant et quasi destructeur ? Or, elle ressent ses désirs de cette façon, car leur expression n'a pas lieu d'être dans le milieu bourgeois dans lequel elle vit. Au cours de son fantasme de prostitution, un truand, jeune et ténébreux à souhait (cliché), tombe amoureux d'elle et son amour le pousse à tirer sur le mari (qui finit handicapé) avant d'être tué lui-même par les balles d'un policier (la justice _ le surmoi _ refaisant surface pour rétablir l'ordre, non mais oh!).

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Quant à l'ami de la famille, il fait office de déclencheur : c'est lui qui parle à Séverine de la maison de bordel de luxe. Mais c'est aussi lui qui vient rendre visite au mari handicapé pour lui révéler la face « impure » de sa femme (en opposition avec son visage de madone...). On peut dire qu'il sert d’aiguilleur : au début, il permet à l'héroïne d'ouvrir grande la porte de ses fantasmes, à la fin, il met le holà à ses nombreux fantasmes, l'invitant alors à accéder à une autre étape de son apprentissage : la sexualité dans la réalité, qui, encore une fois, n'aura plus besoin d'être autant dans l'excès. La frustration n'étant plus moteur, les fantasmes et les désirs peuvent « se normaliser » (ou pas _ mais ce n'est plus le sujet du film, celui-ci s'arrêtant avant que l'on connaisse la vraie sexualité de l'héroïne ; quel film pudique finalement !) .

Revenons sur la nécessité de cette éducation pour Séverine. Pourquoi en passer à la fois par tant de frustrations et tant de fantasmes plus ou moins débridés (la scène d'ouverture est assez explicite concernant un désir qui serait à dompter...) ? Le réalisateur, bien qu'il ne juge pas le comportement de son héroïne, offre la réponse en la montrant dans son univers bourgeois, conventionnel et fermé, où affleure par petites traces ce que l'on tente d'y cacher. Tout est là : il faut faire bonne figure, quitte à vivre dans l'hypocrisie. Montrer du désir, voilà l'enjeu. Séverine montre tout au long du film un visage froid et semblable, conventionnelle, acceptable, même dans la maison de prostitution. Cela à de rares exceptions près : lorsque, allongée sur le ventre sur un lit, après l'amour, le visage caché, la femme de ménage de la maison de prostitution la plaint. Séverine relève alors la tête offrant au spectateur son vrai visage, un visage rempli de vie, de désir et de plaisir. Belle de jour mérite alors son nom, elle est radieuse. À la fin du film aussi, elle regarde enfin son mari sans son masque, elle est enfin prête à vivre son désir dans la réalité.

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C'est un pied de nez à la bourgeoisie, à sa façon de vivre et à son éducation, un an avant mai 68.

Belle de jour, de Luis Buñuel, 1967, avec Catherine Deneuve, Michel Piccoli, Jean Sorel...