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Anna Karénine fut victime d’un immense succès dès sa parution sous forme de feuilleton. Ce roman complexe, extrêmement bien construit, au style fluide, à l'éclairage psychologique plein de finesse et de richesse, est un chef-d’œuvre de ce monstre de la littérature qu'est Léon Tolstoï. Des prises de position politiques et sociales à l’âme de l’auteur, que pouvons-nous trouver encore aujourd’hui de passionnant dans ce roman ?

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Anna Karénine, c'est avant tout une double histoire d'amour, celle d'Anna et du comte Vronski et celle de Kitty et de Lévine. La première est une histoire d'adultère malheureux, célébrissime dans l'histoire de la littérature, tandis que la seconde est celle d'un couple honnête et heureux. Les aventures de ces deux couples sont construites en contre-point. Ainsi, la rencontre entre Anna et le comte Vronski arrive-t-elle rapidement dans le cours du récit : leur bonheur resplendit. Lévine, au contraire, doit surmonter le refus de Kitty à sa demande en mariage, ce qui plongera ces deux protagonistes dans une errance douloureuse.

Kitty et Lévine vont se défaire peu à peu de leur douleur et de leur chagrin respectifs, pour se rapprocher à nouveau, tandis qu’Anna et Alexis verront leur relation se ternir. Cependant, tout dans leur bonheur premier semblait déjà voué à l'échec.

« Comme les rôles sont invertis ! Anna était heureuse alors, tandis que Kitty se croyait à plaindre. J’ai souvent songé à cela ! » s’exclame Dolly, sœur de Kitty et belle-sœur d’Anna, idéalement située pour observer le renversement.

Enfin, Kitty et Lévine se marient, ont un enfant, surmontent les premières difficultés de couple mais le bonheur, durable et honnête, est au bout de leur chemin. Anna, au contraire, est rejetée et accablée par le monde auquel elle appartient et elle devient finalement suspicieuse, jalouse et possessive envers son amant. Elle se noie au sein des démons qu'elle a elle-même créés.

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Au drame qui ouvre le roman, ce « présage funeste », un ouvrier qui trouve la mort sur les rails dans une gare, répond le suicide d'Anna, à la fin du récit, qui choisit de se jeter sous un train. Le roman clôt sur le bonheur ménager du second couple mais aussi, et surtout, sur la révélation mystique de Levine, anciennement rationaliste de premier rang.

C’est souvent à travers ses yeux, lucides ou cyniques, mais toujours à la recherche d’une certaine justesse, que le roman introduit des réflexions politiques et sociales, d’avant-garde pour l’époque.

On suit également avec intérêt l'autre Alexis, le mari d'Anna (l'amant et le mari portent le même prénom), qui refuse de songer, d'une part au duel, qu'il juge rétrograde, même s'il aura du mal à justifier sa position aux yeux de ses contemporains, et d'autre part au divorce, qu'il refuse un temps. Il sait que cela mettrait sa femme dans une situation intenable, parce qu'elle est femme, tandis que lui-même ne subirait que peu de préjudices.

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La position de la femme est étudiée avec intérêt, même si c'est pour finalement condamner Anna, mais d'un point de vue théologique. La place et les injustices que vit l’héroïne sont d’autant plus visibles qu'elle fait partie du milieu le plus privilégié de la Russie à l’époque des Tsars. On s'interroge sur la liberté des femmes, jusqu’à leur choix d'avoir des enfants ou non.

Au début du roman, alors qu’Anna n’a pas encore cédé à son futur amant, on la découvre lisant les Mémoires de Barry Lindon, roman sulfureux et libre : 

« elle avait trop besoin de vivre par elle-même. L’héroïne de son roman soignait les malades : elle aurait voulu marcher elle-même bien doucement dans une chambre de malade […] lady Mary montait à cheval et étonnait le monde par son audace : elle aurait voulu en faire autant. Mais il fallait rester tranquille »

A sa lecture, Anna éprouve aussi un sentiment de honte mais sans en saisir vraiment l’origine ; finalement elle fera le choix de l’audace et de la vie, elle montera elle-aussi à cheval. Vivre pour Anna, c’est vivre libre.

Ce choix de vie tourmente aussi Dolly, belle-soeur d'Anna, qui se demande si elle a fait les bons choix.

« Chacun vit et jouit de l’existence […] Ma sœur Nathalie, Warinka, ces femmes, Anna, savent toutes ce que c’est que l’existence, moi je l’ignore. Et pourquoi accuse-t-on Anna ? Si je n’avais pas aimé mon mari, j’en aurais fait autant. Elle a vooulu vivre, m’est-ce pas le besoin que Dieu nous a mis au cœur ? Moi-même n’ai-je pas regretté d’avoir suivi ses conseils au lieu de me séparer de Stiva ? qui sait ? j’aurais pu recommencer l’existence, aimer, être aimée ! Ce que je fais est-il plus nécessaire ? Je supporte mon mari parce qu’il m’est nécessaire, voilà tout ! […] Anna a eu raison, elle est heureuse, elle fait le bonheur d’un autre. »

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Voyez ci-dessous la façon dont Lévine juge sa femme dans les premiers temps de leur mariage et ce que l’écrivain en dit :

[Elle n’a]« aucune sympathie pour mes travaux, pour l’exploitation ou pour les paysans, pas de goût même pour la lecture ou la musique, et cependant elle est bonne musicienne. Elle ne fait absolument rien et se trouve néanmoins très satisfaite. »

Levine, en la jugeant ainsi, ne comprenait pas que sa femme se préparait à une période d’activité qui l’obligerait à être tout à la fois femme, mère, maîtresse de maison, nourrice, institutrice ; il ne comprenait pas qu’elle s’accordât ces heures d’insouciance, parce qu’un instinct secret l’avertissait de la tâche qui l’attendait, tandis que lentement elle apprêtait son nid pour l’avenir.

Notons aussi que les incompréhensions sont décrites de façon récurrente dans les couples décrits. Plus tard, Lévine à nouveau :

« Le rôle de la femme dans la vie avait pris pour lui une grande importance depuis son mariage, mais la place qu’elle y occupait, en réalité, dépassait maintenant toutes ses prévisions. »

La découverte de la foi par Lévine en clôture du roman est plutôt surprenante de nos jours. L'ensemble forme alors un roman à thème moralisateur, ce qui peut décevoir au premier abord. En effet, Anna et son amant sont punis pour leur passion malhonnête tandis que Lévine et Kitty sont mis en exergue pour leur vie raisonnable, juste.

Or, on retrouve dans Anna Karénine de nombreux éléments biographiques, ce qui est particulièrement intéressant. Cela révèle non seulement l'âme de l'écrivain mais aussi sa façon de construire son roman et sa vision de la littérature.

Comme Lévine, Tolstoï perd son grand frère de la tuberculose et vit suite à cela une profonde crise existentielle. Tous les deux la résoudront par une révélation mystique. Aussi, l'auteur prône-t-il en clôture l'action juste et, à y bien regarder, c’est le sujet central de son roman, le fil conducteur de son œuvre. Et ce qui rend ce chef-d’œuvre intemporel ce sont les errements existentiels de ses protagonistes.

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Voici le denier paragraphe du roman, toujours avec la lucidité et la justesse de description qui caractérise Tolstoï. Ce qui est d’autant plus touchant, c’est de savoir que Lévine et Tolstoï partage la plupart de leurs réflexions.

« Je continuerai probablement à m’impatienter contre mon cocher, à discuter inutilement, à exprimer mal à propos mes idées ; je sentirai toujours une barrière entre le sanctuaire de mon âme et l’âme des autres, même celle de ma femme ; je rendrai toujours celle-ci responsable de mes terreurs pour m’en repentir aussitôt. Je continuerai à prier, sans pouvoir m’expliquer pourquoi je prie, mais ma vie intérieure a conquis sa liberté ; elle ne sera plus à la merci des événements, et chaque minute de mon existence aura un sens incontestable et profond, qu’il sera en mon pouvoir d’imprimer chacune de mes actions : celui du bien. »

A l’instar de ses premières publications, Enfance, Adolescence, Jeunesse qui sont totalement autobiographiques, son roman semble se nourrir de sa vie, de ses émotions et de ses réflexions. Sa conscience se reflète littéralement dans son œuvre, il fait corps avec elle. Parler de soi sans en avoir l’air, de ses réflexions, pensées, errances, questionnements existentiels : voilà le creuset de sa littérature et de la richesse de celle-ci.

De façon plus concrète, Lévine et Tolstoï s'irritent rapidement dans les débats, leur questionnement existentiel les torture de façon quotidienne, ils partagent l'envie d'une vie simple à la campagne et tous les deux ont épousé sur le tard une femme plus jeune qu'eux. Levine prendra position assez vite pour la liberté de ses paysans, ne trouvant que refus de leur part, tout comme Tolstoï, comte et propriétaire terrien. Leur importance est d’ailleurs soulignée par le fait que Lévine trouve la foi suite à la réflexion d’un paysan.

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Chaque personne incarne un choix de vie dans le roman et tout se répond :

Kitty, la femme de Lévine, est une femme d’instincts et d’élans du cœur, qu’il s’agisse d’un homme ou de sa foi.

Dolly, la sœur de Kitty, est une femme soumise mais qui réussit à trouver du bonheur auprès de ses enfants.

Le frère d’Anna, Stépane, quant à lui, estime que pour bien vivre, il faut « tout changer en jouissance » (ce en quoi il se rapproche de sa sœur, bien que poussé à l’extrême).

Un des frères de Levine, Serge Ivanitch (le fils d’Anna s’appelle aussi Serge, tout comme celui de l’auteur), incarne les choix de la raison et refusera d’aimer même s’il se souci des affaires politiques et travaille à améliorer les conditions sociales.

Son autre frère, Nicolas, celui qui meurt de la tuberculose, s’est perdu dans l’égoïsme. Il a dilapidé sa fortune dans les plaisirs et s’est retrouvé à la rue. Il se veut communiste et accuse la société d’être responsable de ce qu’il est devenu.

Le comte Wronski, l’amant d’Anna, incarne une certaine facilité dans l’existence, le fait de ne pas se poser de questions existentielles ; il souffrira lui aussi cruellement.

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Voici quelques étapes dans les questionnements existentiels de Lévine :

« L’enseignement de la raison, c’est la lutte pour l’existence, cette loi qui exige que tout obstacle à l’accomplissement de nos désirs soit écrasé ; la déduction est logique, tandis qu’il n’y a rien de raisonnable à aimer son prochain. »

« Platon, Spinoza, Kant, Schelling, Hegel et Schopenhauer ; ceux-ci satisfaisaient sa raison tant qu’il les lisait ou qu’il opposait leurs doctrines à d’autres enseignements, surtout aux théories matérialistes ; malheureusement, dès qu’il cherchait indépendamment de ces guides, l’application à quelque point douteux, il retombait dans les mêmes perplexités. Les termes esprit, volonté, liberté, substance, n’offraient un certain sens à son intelligence qu’autant qu’il suivait la filière artificielle des déductions de ces philosophes et se prenait au piège de leurs subtiles distinctions ; mais, considéré du point de vue de la vie réelle, l’échafaudage croulait, et il ne voyait plus qu’un assemblage de mots sans rapport aucun avec  ″ ce quelque chose ”  plus nécessaire dans la vie que la raison. »

La raison est une impasse :

« Je ne puis vivre sans savoir ce que je suis et dans quel but j’existe ; puisque je ne puis atteindre à cette connaissance, la vie est impossible. »

« Que serai-je devenu si je n’avais su qu’il fallait vivre pour Dieu, et non pour la satisfaction de ses besoins ? »

Le roman présente ces options : perdu dans la déchéance comme son frère ou comme Anna Karénine. Ce sont pour toutes ces réflexions, ces errances, ces exemples concernant la condition humaine que le roman touche toujours aujourd’hui.