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analyse/ critique

spoiler

Terrence Malick nous offre un film magnifique sur le mystère de la vie.

La beauté et la grâce des plans nous subjuguent dès le début. Le cadrage et le mouvement de la caméra nous permettent de nous fondre dans l'écran et dans les sensations évoquées. On sent la patte d'un grand maître.

Puis on est surpris par l'introduction qui, magistralement, pose l'histoire et les personnages par le biais d'émotions : ce piano que l'on referme sans que le son nous parvienne, ces paroles qui tuent, que l'on n'entend pas mais que l'on devine, ces dos courbés et les démarches perdues...

L'histoire de Jack est au centre du film: il a réussi sa vie matériellement et professionnellement, il semble triste, et , bien assis, un jour, sur son fauteuil, dominant New York (on suppose...) de sa réussite, il revisite son enfance et se (re)pose des questions métaphysiques sur le sens de la vie. On apprend en même temps qu'il a eu deux frères, dont l'un est mort à 19 ans. Cette blessure n'est pas encore refermée et on va comprendre pourquoi tout au long du film (lire l'article suivant).

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On suit alors deux histoires en parallèle: celle de la naissance du monde et celle de Jack. La correspondance faite entre la ruée de spermatozoïdes, les premières cellules du futur être humain et le Big Bang est d'ailleurs intéressante. Est-ce un nouveau Big Bang à chaque conception, à chaque vie nouvelle (et inversement...! ) ? Jack naît : symboliquement, on le voit alors quitter une chambre d'enfant, remplie d'eau (le ventre de maman), pour rejoindre l'air libre... Bref, une immense poésie ensemence tout le film.

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On trouve aussi l'idée que l'univers forme un grand tout : les images de l'infiniment grand s'harmonisent avec celles de l'infiniment petit et de notre propre vision: les ramifications se retrouvent partout, par exemple. On a droit à des images absolument majestueuses de planètes et de nébuleuses, mêlées à des images d'explosions volcaniques, notamment : c'est la naissance de la Terre, mais pas seulement. Le fœtus blanc et rouge se prolonge au plan suivant par un poisson, blanc et rouge : T. Malick forme des analogies saisissantes entre toutes les expressions du vivant, en s'appuyant entre autres sur les ramifications (ce qui nous ramène au titre du film). 

C'est l'idée que tout est dans tout, que le monde forme une unité, que nous ne sommes différents ni de l'atome au fond de l'univers ni des dinosaures ayant vécu il y a des siècles. Il représente un océan où chaque vague exprime sa particularité tout en appartenant et en constituant ce même océan... (image à la base de la plupart des spiritualités ou mystiques: c'est ce qui s'appelle un élargissement de conscience.) Ainsi nous suivons les débuts de l'univers, de la vie sur Terre, celle des dinosaures,  l'arrivée de l'astéroïde, tout cela mêlé au début de la vie de Jack. Toutes ces images semblent dire : "nous sommes tous dans le même bateau" ; tous dans la vie, en vie, sans savoir pourquoi. En insistant sur la vie de Jack, le spectateur, en s'identifiant et en se projetant, peut encore mieux explorer le vertige suscité : n'étions-nous pas tous "déjà là" au moment du Big Bang et des dinosaures ?

Cela nous offre une première interprétation de la citation de Job par laquelle commence le film:

Où étais-tu quand je fondais la terre ?

Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse,

Et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ?

Job, 38 (4-7)

(Réponse ? "Déjà là" !)

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Puis le film se centre sur l'enfance de Jack et se déploie de façon plus classique. On ne retrouvera ces mises en correspondance qu'à la fin du film, lorsque nous assisterons à la destruction de notre Terre par le soleil. Après l'Apocalypse, nous suivrons la famille de Jack vivre la "résurrection des corps", telle qu'annoncée dans la Bible. Les retrouvailles avec le frère décédé ont notamment lieu.

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La Bible parle d'un "arbre de vie" qui symbolise la vie et l'immortalité. Il n'a pas à être confondu avec l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal (il y avait pas mal d'arbres dans le jardin d'Eden). Il est ainsi présent dans la Genèse mais aussi à l'autre extrémité de la Bible, dans l'Apocalypse, quand les fruits de cet arbre sont offerts aux hommes par Dieu (accès à l'immortalité): c'est le retour en grâce auprès de Dieu.

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Tout au long du film, l'arbre sera présent, ne serait-ce que par les nombreux plans qui lui sont consacrés. Le symbole de l'arbre de vie est repris de façon plus évidente au début et à la fin du film. En effet, à la naissance du petit frère de Jack (notons d'ailleurs que c'est celui qui mourra jeune), la famille plante un jeune arbre dans une célébration joyeuse de la vie. À la fin, c'est le retour de la grâce avec la résurrection des corps et, en parallèle, dans la vie de Jack.

En mettant en parallèle, depuis le début du film, la naissance de l'univers à celle de Jack, puis le moment de la résurrection des corps avec le retour dans la grâce de Jack, T. Malick semble suggérer que chaque vie est à l'image de l'univers, que chaque partie est à l'image du tout. Plus encore, le retour dans la grâce de Jack peut symboliser sa capacité à s'engager pleinement dans la vie, dans le sens, non égoïste, de faire de la Terre un paradis. Car c'est un des messages essentiels de la Bible.

Nous avons vu que vivre dans la grâce n'empêche pas la mère de souffrir terriblement. Au contraire, il faudra attendre le moment final pour qu'elle accepte la mort de son fils et qu'elle aille au-delà de sa souffrance. Aussi s'agit-il d'autre chose qu'un simple retour dans la grâce, même si c'est plutôt de ce côté-là que le divin s'exprime sur Terre. Disons que c'est le meilleur chemin, le plus évident, pour rencontrer le divin mais que tout sur Terre exprime Dieu (T. Malick est depuis ses premiers films plutôt panthéiste).

De la même façon, les deux parents aiment leurs enfants. Au-delà de la dualité Bien/Mal qui structure notre monde, c'est l'amour qui le soutient pleinement. Nous assistons donc à un chemin initiatique, à la vision du Grand Tout comme indissociable de l'amour (ontologiquement). J'ai conscience que cela suppose quelques idées spirituelles, peut-être étonnantes mais fondamentales, néanmoins en partager la croyance et savoir de quoi il s'agit, sont deux choses différentes (certes complémentaires...).

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L'arbre de vie n'est pas tout à fait celui de Darwin : le thème de l'évolution n'est en réalité pas présent dans le film (voir ci-dessus). C'est en s'arrêtant sur l'idée selon laquelle le début ne représente que la création du monde que le lien à Darwin peut être fait: or, le thème de l'évolution n'apparaît plus après cette séquence. Quelle serait la pertinence d'avoir donné ce titre si cela ne représente pas le film dans son entier, si il ne donne pas des clés pour comprendre le film?

Le film s'ouvre et se termine sur une lueur jaune, rouge et bleue, comme une flamme, toujours vacillante dans les ténèbres, tel un secret qui n'est pas prêt d'être révélé...

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L'Arbre de Vie, G.Klimt, 1905-1909.

The Tree Of Life : seconde partie : le divin.

Réalisé par Terrence Malick, avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn, Hunter McCracken..., 2011.

Palme d'Or 2011.