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(Vous remarquerez les ramifications sur le petit pied, reprenant ainsi le thème de l'arbre présent tout au long du film ; lire le premier article.)

 

analyse/ critique

spoiler

Chef d'oeuvre? 

Ce film est unique : il ne nous parle pas avec des mots ni avec un scénario classique... Il nous parle avec des émotions. On a accès à un véritable langage émotionnel, et ces émotions, dans leur succession, racontent une histoire. 

Ce n'est pas une histoire classique car le film nous raconte le parcours d'une âme. Comme si l'on voyait le monde uniquement par les "yeux" de l'âme et non plus avec notre mental. C'est un dialogue d'âme à âme.

Tout simplement exceptionnel.

Suite du premier article :

Il est impossible de tout expliquer tant le film fourmille de détails, de symboles, de correspondances. Mais en disposant de quelques clés vous pouvez tout deviner et tout comprendre. Par exemple, la voix off, qui nous accompagne tout au long du film, est la voix de Jack adulte qui replonge certes dans ses souvenirs mais qui garde à l'esprit tout ce qui est advenu par la suite, notamment le décès de son frère.

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Jack enfant_ Hunter McCracken

Ainsi, lorsqu'il pense «Mais qu'est-ce que j'ai fait ?» sur un ton angoissé, lorsque Jack enfant découvre (l'idée) que Dieu puni les gentils indifféremment des méchants, alors même qu'à ce moment-là du film il n'a a priori pas fait de grosses bêtises (à la limite, sa violence de bébé face à l'arrivée du petit frère), on comprend alors que Jack adulte souffre d'un fort sentiment de culpabilité et qu'il y a de fortes chances pour que Jack enfant commence à mal tourner. La voix off est parfois en retard, parfois en avance sur les événements. Elle traduit le conflit intérieur de l'enfant et de l'adulte.

Nous avons vu que la Bible est un élément clé du film. L'ouverture nous fournit deux clés essentielles pour bien en suivre le cours, ce qui demande une connaissance minimale de la Bible et non une large érudition. Il y a tout d'abord cette citation :

Où étais-tu quand je fondais la terre?

Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse,

Et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ?

Job, 38 (4-7)

L'histoire de Job, un homme juste accablé de malheurs par Dieu, est importante.En effet, elle interroge l'idée selon laquelle les malheurs et la souffrance seraient une punition divine: Dieu offre-t-il une vie heureuse aux hommes justes ou fait-il ce qu'il lui plaît ? Comment, si Dieu est bon, peut-il punir des innocents ?

Puis on rencontre une petite fille rousse (la mère de Jack), très gracieuse, émerveillée par la nature, qui nous relate la leçon qu'elle a reçue des sœurs qui l'éduquent: il y a deux voies dans la vie, la première consiste à vivre dans la grâce, à s'en remettre totalement à Dieu et ainsi ne pas souffrir, la seconde, à l'inverse, est la voie de la nature, qui nécessite luttes, agressions, compétitions, souffrances.

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Cela ressemble étrangement au jardin d'Eden et à la connaissance du Bien et du Mal... Cette dualité est une notion centrale chez les mystiques, chrétiens ou non. Le fait que le film soit ancré entièrement dans la Bible doit être pris avec un certain recul. On y retrouve des notions communes aux religions/ spiritualités (Dieu/dualité du monde entre autres) et le fait que le film repose sur la Bible devient alors secondaire ; disons qu'elle sert de support pour servir les propos de T. Malick.

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C'est subtil mais capital: le fait de s'appuyer sur la Bible ne pose pas en soi de problème (de nombreuses œuvres d'art en ont fait autant), l'exercice est intéressant et résonne chez tous les êtres humains. 

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Deux façons de vivre_ métaphore

Avec la mort précoce du frère de Jack, le film pose d'emblée une question essentielle,  centrale chez le héros, à son équilibre et à sa vie: Jack et sa famille l'ont-ils mérité ? Ont-ils été mauvais ? Dieu les a-t-il punis ?

Il y a un grand désarroi chez le petit Jack: il ne sait pas comment il doit se comporter. Faut-il rester gentil comme son petit frère (celui qui mourra), rester dans la grâce comme sa mère ou se rebeller contre un Dieu injuste, se venger de la vie reçue mais qui le déçoit, se montrer agressif comme son père ?

Son évolution suit ce chemin: il vit ses premières années dans la grâce (harmonie avec la nature, amour des parents, jeux...) puis il entame une chute lente mais certaine vers l'autre chemin, celui de la nature, brutal et cruel. Il aura le regret de sa vie d'avant, innocente (exil du jardin d'Eden), et estime qu'il ne sera plus possible pour lui d'y revenir. Comme si une fois sali, la tache ne partait plus. Enfin, on le retrouve adulte au moment où il retrouvera la grâce (la joie de vivre, le lâcher-prise, l'instant présent comme un cadeau du ciel). Ce chemin, cette boucle, sont décrits dans toutes les mystiques comme étant l'épreuve à vivre sur Terre, en en faisant notre condition d'être humain. Tous les textes sont en cela positifs (le retour à la grâce). C'est une constatation et non une invitation plus ou moins forcée à devenir croyant !

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Repérons également que le père et la mère représentent les deux facettes de Dieu selon Jack (et selon presque tous les croyants), l'idée d'un Dieu humanisé découlant d'ailleurs de cette identification. Psychiquement, nos parents sont nos dieux, notre Dieu (pendant l'enfance). L'accent est mis dans le film sur leur opposition tranchée : Jack n'a pas l'impression de pouvoir suivre les deux en même temps, il pense donc qu'il doit choisir. Il croit que la vie a un sens, qu'il le lui faut trouver, comprendre, pour ne plus être victime de la souffrance.

Au début, il préfère sa mère et craint son père. Lorsqu'il comprend que la vie peut être cruelle, il pense que c'est Dieu qui est cruel, et du coup que c'est peut-être son père, lui aussi cruel envers ses enfants, qui est sur le "vrai" chemin : il commence alors à faire ce qui était jusque là considéré comme mal. Il reproche à sa mère de ne pas s'opposer à son père: pourquoi faire le bien n'empêche-t-il pas le mal d'arriver ? Avec la nuisette blanche (angélique) de sa mère qu'il jettera dans la rivière, Jack tue symboliquement sa mère, du moins l'héritage de sa mère, le chemin de la grâce. En devenant de plus en plus comme son père, il va aller jusqu'à vouloir prendre sa place : être unique dans le cœur de sa mère. D'où son cri du cœur, quand il s'exclame avec douleur, face à son père : "Elle n'aime que moi !".

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Tout en "chutant", Jack a peur de ce qui est mauvais en lui: il en a honte. Il ressent de la jalousie pour son frère (celui qui mourra) et lui souhaite souvent du mal, parfois lui en fait. Un peu comme s'il avait trop espéré la mort de son frère... Ou bien est-ce une punition de Dieu face à sa rébellion, à son refus de la grâce ? En effet, son père, autoritaire et injuste (il impose des règles qu'il ne suit pas lui-même), se montrera effroyablement violent envers le petit frère (celui qui mourra) qui osera un jour lui répondre.

Les deux parents aiment leurs enfants mais ils le montrent de façon très différente. Les disputes des parents illustrent le conflit intérieur de Jack. Le film ne traite pas des problèmes familiaux : il ne s'agit que d'un support symbolique.

Le père a renoncé à la grâce, représentée chez lui par son amour de la musique, laquelle est considérée par les mystiques comme étant un chemin privilégié vers Dieu. Ce talent se retrouve chez le petit frère mais Jack en est dépourvu, ce qui accentue sa jalousie. Étant du côté de la nature, le père travaille dans l'armée puis en usine (activités "agressives") et il jardine ; la terre est son élément. Ce goût finira par toucher Jack, parallèlement à son identification à son père. La mère, quant à elle, est du côté du ciel: légèreté, transparence, avec des vues du ciel à donner le tournis.

Les nombreuses séquences qu'il passe avec ces frères sont remplies de questions muettes (qui es-tu toi qui as aussi une âme ?), des découvertes propres à l'enfance, des fascinations qui marquent une pause dans le temps. Il s'agit d'une plongée dans l'enfance assez spectaculaire.

Bref, un chef-d'œuvre l'est quand il est impossible d'en achever l'analyse, tant le film est riche ; c'est le cas.

 

Réalisé par Terrence Malick, avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn, Hunter McCracken..., 2011.

Palme d'Or 2011.